Vincent Calabrese, philosophe horloger

Publié 11/07/2013 – Le Point Montres
Par Olivier Müller

Vincent Calabrese, philosophe horloger

Durant tout été, L’Argus des montres vous ouvre les portes des ateliers des plus grands horlogers indépendants. Cette semaine, rencontre avec Vincent Calabrese, le philosophe horloger.

Souvent méconnus du grand public, jeunes quadras ou au-delà de la retraite pour certains, ils conçoivent, seuls ou en équipe restreinte, quelques rares garde-temps de très haut vol destinés au public le plus averti. Au-delà, ces mémoires vivantes de la belle horlogerie suisse sont les gardiens d’un savoir-faire unique, manuel, ce fameux tour de main de l’horloger qui les rend capables d’exécuter une pièce complète de leurs propres mains de A à Z. Présents à l’établi bien avant que les manufactures ne connaissent l’engouement actuel, ils décrivent avec affection, réalisme et parfois nostalgie ces tranches de vie qui forment la grande histoire de la haute horlogerie.
Le caractère bien trempé de Vincent Calabrese fut le cauchemar de nombreuses manufactures. Gardien d’une éthique horlogère sans concession, il est l’auteur des plus beaux mouvements de forme jamais réalisés. Après 55 ans de métier, devenu plus philosophe, il n’en reste pas moins en verve contre une industrie qu’il a tant servie, sans toujours la considération attendue en retour. À 70 ans passés, Vincent Calabrese en fait dix de moins. On ne sait pas bien ce qui le conserve : le sang chaud de ses origines italiennes, son détachement du matériel ou bien la stricte morale qu’il s’applique à lui-même.
En tout état de cause, il vit hors du temps, de même qu’il vit hors des règles. Vincent Calabrese n’a jamais fait d’école horlogère, voire pas d’école du tout : il la quitte à 12 ans et devient immédiatement horloger. Ce défaut de formation conventionnelle l’a servi : “À partir du moment où personne ne vous inculque qu’une chose est impossible, vous gardez votre liberté d’au moins l’essayer et, parfois, d’y parvenir”, dit-il aujourd’hui. Il en va ainsi de son tourbillon le plus plat du monde, monté sur roulement à billes. Il l’a vendu à Blancpain, lequel l’exploite toujours.
L’histoire s’est répétée à plusieurs reprises, notamment avec Corum, à qui il a fourni le fameux mouvement baguette, remis à l’honneur par son actuel CEO Antonio Calce. La manufacture ne cache d’ailleurs pas qu’elle réalise une très large partie de son chiffre d’affaires sur la Golden Bridge.

Choisir une montre pour son mouvement

Toutefois, on n’acquiert pas une création de Vincent Calabrese sans accepter les principes de l’homme. C’est un fait établi : le bouillonnant Italien s’est fâché avec les deux tiers de la planète horlogère. En cause, bien souvent, des questions de principe, auxquels il ne déroge pas. Vincent Calabrese ne s’encombre plus d’avocats depuis longtemps. Sa parole est d’or, il en attend tout autant en retour. Mais, hélas, les CEO changent et chaque nouveau président s’estime libéré des engagements de son prédécesseur. Calabrese fulmine souvent, mais préfère faire une croix sur ses royalties plutôt que d’engager une procédure pour utilisation abusive de ses inventions sans contrepartie financière. Pourtant, celle-ci est rarement bien élevée : lorsque les premières Golden Bridge sont sorties, Calabrese touchait 25 à 30 CHF par pièce vendue !
L’homme reste toutefois affûté par le combat. Son premier K.-O. remonte au milieu des années 70 : “J’étais horloger en boutique en Suisse. Un jour m’est parvenue une répétition minute de 1850 de la maison Breguet, très endommagée. Réparer le mouvement aurait coûté, à l’époque, de 800 à 1 000 CHF. La boîte, environ 2 000 CHF. Son propriétaire a décidé de ne réparer… que la boîte. Ça m’a abattu. C’est ce jour-là que j’ai décidé que je construirais, un jour, une pièce que l’on n’achèterait que pour la beauté de son mouvement.” Le mouvement baguette de la Golden Bridge et beaucoup d’autres mouvements de forme étaient nés.

Justice sociale horlogère

Dix ans plus tard, Vincent Calabrese enfonce le clou : non seulement on achètera ses pièces pour la beauté de leur mouvement, mais on s’attachera également à valoriser les créateurs indépendants de ces pièces. Ainsi est née l’AHCI, l’Académie des horlogers créateurs indépendants, créée par Calabrese en 1985. Elle réunit une quarantaine des plus grands horlogers indépendants. L’association tient bon, depuis bientôt 30 ans. Elle a fait tomber des barrières idéologiques, comme celle, ouvertement raciste, qui voulait qu’à la fin des années 50 un Italien ne pouvait pas être horloger, puisqu’il n’était pas suisse. Calabrese en a souffert et l’AHCI lui a permis de garantir aux générations futures que cela ne se reproduirait pas – cette “justice sociale” qui lui est si chère.
Aujourd’hui, contrairement à ses confrères, fabriquer ne l’intéresse plus. Son atelier est passé de 120 m2 à 45 m2. Il a ainsi donné nombre de ses machines à des écoles horlogères. Seule la création le motive : penser, concevoir, dessiner et vendre l’idée à une manufacture. Corum est déjà sur les rangs pour sa prochaine trouvaille. À 70 ans, le bouillonnant Italien, devenu philosophe horloger, n’a pas dit son dernier mot.

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